Bosnie-Herzégovine, en attendant l’Union ?

Il y a quelques temps ont eu lieu les élections générales en Bosnie-Herzégovine, l’occasion pour ses habitants de choisir leur destinée et de se choisir des leaders pour les mener ? Pas vraiment suivant le voyage que nous effectuer à vélo en pleine période électorale. Les parlements « régionaux », le parlement national et la présidence collégiale étaient renouvelés. C’est l’occasion pour nous de plonger dans le monde ubuesque du système politique bosnien, mis en place par les Etats-Unis à la suite de la guerre sanglante qui a déchiré le pays.

Une organisation politique impossible

La Bosnie est divisée en deux entités, qui sont bien difficiles à définir, elles ne sont ni vraiment régions, ni vraiment état d’un état fédéral ou confédéral. D’un côté, se trouve la Republika Srpska, serbe, qui n’est pas vraiment une république et de l’autre la fédération de Bosnie et Herzégovine, bosniaque et croate, qui n’est pas vraiment une fédération. Au dessus, l’État fédéral est nommé « la Bosnie-Herzégovine ». Comme en toute chose, la confusion qui règne autour des mots utilisés entraîne des frictions et est le reflet des difficultés traversées par cette étrange organisation des pouvoirs.

Nous sommes entrés dans le pays par Bihać, ville de la fédération croato-bosniaque, et nous avons traversé ensuite un morceau de Republika Srpska. D’une vallée à l’autre, on passe par le territoire de l’une ou l’autre entité, l’alphabet latin ou cyrillique a préséance selon le cas, et il arrive qu’en territoire de la fédération, les inscriptions en cyrillique soient griffonnées par les autochtones.  Les affiches électorales s’affichent en immenses panneaux sur le bord des routes et sur tous les lampadaires de la moindre bourgade. Les moyens mobilisés par les partis semblent illimités. Mais bien vite, nous sommes frappés pendant le trajet par le fait qu’en passant l’une des frontières intérieures, tous les panneaux électoraux changent et qu’on ne trouve pas une seule liste commune aux parties serbes et bosniaques. Chaque parti ne séduit que les électeurs de son ethnie. Au début se déploient les affiches vertes du SNA, parti nationaliste bosniaque, puis ce sont les affiches nationalistes serbes qui prennent le relais, ornées des couleurs panslaves (bleu-rouge-blanc).

Ainsi est organisé le système politique bosnien, une chambre est élu à la proportionnelle des habitants et l’autre compte autant de représentants pour chacune des trois ethnies du pays : bosniaque, serbe et croate. La présidence est assurée collègialement par un conseil regroupant un élu de chaque ethnie, ils se succédant au pouvoir tous les huit mois. Cette constitution a la conséquence fâcheuse de faire des juifs et des gipsys du pays des « personnes non constitutionnelles ».

Les bosniens que nous avons croisés étaient tous complètement désabusés par rapport à la situation de leur pays et par rapport à leurs dirigeants. Samir, qui nous a offert un très bon sandwich quand nous sommes passé devant la mosquée à l’occasion de Bajram (l’Aïd-el-Kébir), nous a ainsi expliqué la corruption ou le clientélisme -qui n’est que la forme adoucie de la corruption- qui règne chez l’élite bosnien. Les élus de chaque ethnie favorisent leurs coreligionnaires dans l’attribution des emplois publics et chaque membre de la présidence collégiale est principalement occupé à défaire ce que ces deux collègues ont fait précédemment. Zermin, qui nous a offert deux sodas sur la route, musulman marié à une croate, peste contre Bakir Izetbegovic, chef du parti nationaliste musulman, qui ne rêve que de faire éclater la Bosnie-Herzégovine pour se créer son petit pays uniquement musulman. L’impétrant est par ailleurs obligé de remporter le poste à la présidence collégiale pour préserver son immunité dans différentes affaires de corruption.

La Bosnie, protectorat américain

Seulement les bosniens ne sont pas seulement désespérés par le jeu stupide de leurs politiciens. Dans un pays normal, le peuple pourrait décider de renvoyer toute son élite au placard et surtout de mettre en place un système politique un tant soit peu cohérent et qui n’organise pas l’irresponsabilité de tous et l’immobilisme politique et institutionnel. Mais voilà les bosniens n’ont pas choisi leur système politique et sont actuellement incapables de l’amender. La constitution du pays n’a en effet pas été votée par référendum ou par une assemblée constituante comme pour tout peuple souverain. Ce sont les accords de Dayton, signés sous l’égide des États-Unis, qui définissent la constitution de ce pays. S’ils ont permis de mettre fin au jeu morbide des présidents  croate et serbe Tudjman et Milosević, les accords ont organisé l’immobilité du pays et la mise sous tutelle de son peuple et de sa classe politique. Précisons ainsi que le système politique bosnien est chapeauté par le haut-représentant international pour la Bosnie-Herzégovine, qui a tout pouvoir pour définir ce qui est constitutionnel, s’opposer aux décisions de l’exécutif ou des parlements et promulguer selon son bon vouloir toute mesure utile sans prendre l’avis du peuple.

Avec une scène politique fantoche, incapable et corrompue, sous la tutelle d’un diplomate étranger, la Bosnie-Herzégovine semble constituer un pays provisoire sous protectorat américain dont le seul devenir prévu est de se dissoudre dans l’Union Européenne. Les principaux outils et symboles de l’État souverain en sont témoins. Cet État est doté d’une sous-monnaie préprogrammés pour le passage à l’euro. Après la guerre, c’était le deutsch mark qui était utilisé de facto, et pour préparer la disparition de la monnaie allemande, le pays s’est doté d’une mark convertible (konvertibilna marka) découpée en 100 pfennigs (feninca), dont la parité est une parité fixe exactement équivalente à celle de l’ancienne monnaie allemande, soit 2 marka pour un euro. Le drapeau même du pays n’est qu’un dessin sans âme, pâlement inspiré du drapeau européen et de la forme géographique du pays.

Le suprême sentiment d’impuissance des bosniens s’exprime chez les sarajeviens quand ils expliquent comment a été implantée l’immense ambassade américaine en plein centre de la capitale. Le site qu’occupe l’ambassade actuelle à proximité de la gare ferroviaire a été préempté par le pouvoir étasunien malgré les protestations de la population. Cet immense espace était destiné par les pouvoirs de la ville à regrouper tous les campus universitaires. La puissante américaine a pu signifier ainsi sa main-mise sur la Bosnie-Herzégovine, qui n’a plus qu’à attendre et progresser vers l’Union Européenne.

Le rêve européen devra permettre à ses habitants d’avoir facilement les visas pour l’Allemagne et ses dépendances et d’accueillir les sous-traitants de l’excellence allemande. L’adhésion communautaire semble bien fade lorsqu’on observe les différentes parties de l’ex-Yougoslavie, rapetissées, provincialisées, en attente de se fondre dans grand bain de l’Europe des régions.

Un commentaire sur “Bosnie-Herzégovine, en attendant l’Union ?

  1. Pas sûr que la Bosnie-et-Herzégovine soit un candidat dont veuille l’Europe, avec 50% de la population de confession musulmane. Et pas sûr non plus que la BiH souhaite y rentrer d’après ce qui ressortaient des discussions que l’on a eues avec les Bosniens lors de notre passage …

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